Nous sommes tous des terroristes !

J’ai fait partie de la liste de diffusion de la Quadrature du Net, d’où je me suis désabonnée après quelques échanges lamentables concernant la négation des problématiques raciales dans cet espace, mais c’est tellement fréquent que ce n’est qu’un lieu parmi plein d’autres que j’aurai quitté pour cette raison là (le plus drôle est peut-être que je continue à y croire à chaque fois). D’ailleurs, ce n’est pas le sujet ici. J’ai donc reçu quelques mails d’avertissement concernant un projet de loi sur le terrorisme (ça recommence!) présenté par Bernard Cazeneuve (ministre de l’Intérieur pour ceux qui n’ont pas suivi),  qui vient d’être adopté par la Commission des lois de l’Assemblée Nationale.

internet-censureUne fois encore Internet est décrit comme la principale porte d’entrée vers le terrorisme. Ne nous leurrons pas, si le web est depuis plusieurs années la cible de multiples dispositions, projets de loi, etc qui veulent le vider de tout ce qui fait son fonctionnement profond, c’est un calcul politique évident. Le web est désormais la première source d’information pour les militants, un moyen de s’organiser, de s’informer en toute indépendance en dehors des medias à la solde du pouvoir et un des derniers espaces de liberté. C’est un des outils politiques qu’il nous reste et il est fondamental.

L’ensemble de ce projet de loi instaure un état d’exception permanent d’Internet, contournant largement le juge pour s’orienter vers des solutions policières et administratives, non contradictoires et disproportionnées. L’article 9 instaure le blocage administratif de sites internet. L’ensemble du dispositif de censure doit échapper à tout contrôle du pouvoir judiciaire. Les mesures reposent sur des concepts vagues et extensibles comme « l’apologie du terrorisme » et portent atteinte à la liberté de circulation (art. 1), au droit de la presse (art. 4), à la liberté d’information et de communication (art. 9), à la protection des sources (art. 11), aux procédures pénales équitables (art. 13) ou sont profondément disproportionnées (art. 12, 14).

La discussion du texte  en séance publique de l’Assemblée nationale est prévue pour le 18 septembre. Mobilisons-nous pour contrer cette attaque.

Les personnes mises en examen lors de l’affaire Tarnac, ont publié une tribune à ce sujet le 21 juillet pour rappeler  la spécialité française de mesures liberticides contre-terroristes. On y apprend au détour d’une phrase qu’ils doivent passer cet été en catimini  devant un tribunal anti-terroriste (quels sont les media qui en ont parlé?). Voici un extrait :

Le nouveau projet de loi estival de monsieur Cazeneuve visant à renforcer«les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme» nous le rappelle opportunément : s’il y a un domaine dans lequel la France entend conserver sa position de leader européen, c’est bien l’antiterrorisme. Le fait est malheureusement trop méconnu, mais l’antiterrorisme français est de loin le plus productif d’Europe ; si du moins l’on admet que le «terroriste» n’est pas quelque chose qui existe à l’état naturel, mais que l’on produit bel et bien, par tout un luxe de discours, de procédures et de mises en scène, par tout un appareil policier et judiciaire dont les résultats sont mesurés, comptabilisés et récompensés. D’après un récent rapport d’Europol, la France a donc produit en 2013 vingt fois plus de terroristes que l’Allemagne et trois fois plus que le Royaume-Uni. Ce doit être afin de conserver cette avantageuse position que l’on se dote à présent des moyens légaux de débusquer des «entreprises individuelles terroristes», de fermer par pure mesure administrative les sites que la police aura trouvés suspects de faire l’«apologie du terrorisme» ou de poursuivre les hackers d’Anonymous sous le régime du crime organisé. Soit dit en passant : si 2 et 2 font 4, alors ceux qui ont fait des sites pour nous soutenir alors même que nous étions accusés – et le sommes encore – de terrorisme auraient dû voir leurs sites fermés ; du moins si une telle disposition avait été en vigueur au moment de nos arrestations. Ce qui aurait certes fait l’affaire de la police.

Enfin, juste une petite mise au point technique à l’attention de certaines personnes qui pourraient penser qu’il serait bon de censurer quelques sites internet : sachez qu’un site internet ne se censure pas, de par la structure même du web qui est basée sur un modèle décentralisé, d’où sa puissance. Un web censuré n’est plus du web, c’est autre chose. De plus, si je veux publier des informations complètement illégales en ligne : que ce soit pour vendre des armes, louer mes services de tueur à gage, vendre de la drogue, vendre des photos à des pédophiles etc, je bascule sur le réseau Tor ou des alternatives de réseaux cachés pour être tranquille et toutes les lois n’y pourront absolument rien. Donc ne vous méprenez pas, toutes ces gesticulations politiciennes ne sont pas là pour lutter contre les mafias diverses mais pour restreindre les libertés politiques de tous les citoyens qui auraient des velléités contestataires.

Pour ceux et celles qui s’intéressent à ces questions, je vous recommande vivement le documentaire de Brian Knappenberger, The Internet’s Own Boy, The Story of Aaron Swartz.

Aaron Swartz était un petit prodige du web qui a contribué au développement du format RSS alors qu’il n’avait que 14 ans, a fondé Reddit et s’est lancé dans l’activisme politique lié aux questions du partage des connaissances, a mis au point les licences Creative Commons. Il a lutté contre la privatisation des données publiques aux États-Unis et a fait l’objet d’un acharnement judiciaire disproportionné de la part du FBI pour avoir voulu rendre public les bases de données de publications scientifiques universitaires. Il a fini par se donner la mort en 2013 face à cet harcèlement. Sa mort est une grande perte. Le documentaire soulève des questions politiques essentielles. Aaron Swartz était quelqu’un de touchant et d’intègre. Ce documentaire retrace son parcours, met les différents enjeux en perspective et laisse la parole à ses proches. Il y a de nombreux extraits des interviews qu’il a données à l’époque et des extraits de ses écrits politiques. Un de ces écrits est consultable en ligne et s’appelle Guerilla Open Access Manifesto

Aaron Swartz, lors de la lutte contre le projet de loi SOPA

Aaron Swartz, lors de la lutte contre le projet de loi SOPA

Ce documentaire, sorti il y a peu, soulève des questions fondamentales. À plusieurs moments du film, l’acharnement du FBI vis à vis d’Aaron Swartz est présenté comme une incongruité étant donné qu’il n’avait aucun intérêt mercantile. Selon moi, c’est justement pour cette raison que le FBI l’a trouvé particulièrement dangereux.
Ce qui le motivait était un projet politique et pas l’appât du gain, ce qui le rendait plus difficile à corrompre éventuellement ou à détourner.
Ses travaux à partir des sources judiciaires qu’il avait analysées lui avaient permis de mettre en valeur certains liens de corruption.
À un moment, une comparaison est dressée entre lui et Steve Jobs d’un côté ou Bill Gates de l’autre en expliquant qu’eux aussi avaient dépassé certaines limites de la loi ou de coyright à leurs débuts en ajoutant qu’eux le faisaient par intérêt financier et sans jamais avoir été inquiétés par la justice américaine.

Ce qu’il faut avoir en tête pour comprendre cette histoire, c’est qu’enfreindre les lois dans un but capitaliste n’est pas un problème pour le système (ici américain). Le capitalisme intègre en son sein même la notion de vol, mais une forme précise de vol, pas le vol de la propriété privée qui est considérée comme crime suprême mais le vol du bien public. Voler les données publiques, restreindre l’accès de tous et toutes aux richesses communes en les rendant payantes, en faisant de cet accès limité une source de profit, privatiser ce qui relève du droit à la connaissance, ce qui a été financé par des fonds publics pour pouvoir être produit (comme les publications universitaires)… tout ceci fait partie des préceptes capitalistes qui conduisent à l’élitisme du système éducatif, au manque de démocratie et à la progression de la docilité des masses populaires qui ont un accès plus difficile à l’information et à la connaissance.

Toute l’action d’Aaron Swartz avait pour socle d’élargir l’accès du plus grand nombre à l’information et aux données les plus vastes possibles, parce que c’est ainsi que lui même avait appris ce qu’il savait et qu’il savait que c’est ainsi qu’on pourrait démocratiser la société. Sa démarche était foncièrement anti-capitaliste et dangereuse de par ce qu’elle pouvait engendrer.

Le souci est que durant tout le film on a l’impression qu’il ne se rendait pas compte de la force subversive de son action et des failles qu’il introduisait dans le système capitaliste américain. Il semblait étonné lui même de l’acharnement de la justice alors que pour quiconque connaît l’histoire du XXème siècle américain, leur positionnement est tout à fait cohérent. Il semblait si naïf tout en étant conscient des buts du pouvoir, si vulnérable face à la machine de guerre administrative et judiciaire américaine comme un combattant absolument pas préparé aux conséquences de la lutte qu’il commence à mener. Ça explique aussi l’importance pour toute personne s’investissant dans un combat subversif, d’être très clair vis à vis d’elle-même sur ce qu’elle risque, sur ce qu’elle est prête à sacrifier, et à endurer. Mais concernant Aaron Swartz cette naïveté est vraisemblablement liée au fait qu’il venait d’une famille qui n’avait jamais été confrontée en aucune manière à une oppression politique (liée à la classe sociale ou à leur couleur) : une famille ordinaire, blanche et sans problème économique. Son père l’explique à un moment du film en disant que voir leur fils poursuivi par le FBI fut un choc puisqu’il n’avait jamais envisagé pouvoir un jour avoir des problèmes avec la justice.

Qu’Aaron Swartz repose en paix, c’était un combattant pour la justice. Que son action inspire des milliers d’autres initiatives. Inspirons-nous de sa foi dans ce merveilleux outil qu’est le web et luttons pour sa préservation.

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