De Canal + à Annie Cordy en passant par Bisesero

François Léotard, Ministre de la Défense, accueilli le 29 juin 1994 par le général Lafourcade sur l'aéroport de Goma Photographe : Thierry Orban/CORBIS SYGMA

François Léotard, Ministre de la Défense, accueilli le 29 juin 1994 par le général Lafourcade sur l’aéroport de Goma
Photographe : Thierry Orban/CORBIS SYGMA

Le web est formidable en ce qu’il nous permet de sauter d’une information à l’autre par l’intermédiaire des liens sur lesquels il est construit, et nous pouvons alors lire ces faits à la lumière les uns des autres, ce qui est toujours instructif. Il est toujours sain de changer de perspective, et de regarder les choses sous un autre angle.

Premier angle : partons d’une émission diffusée sur Canal + portée par Jean Dujardin et qui se nomme Le Débarquement. Je ne la connaissais pas. Apparemment elle est constituée de sketches et il y a plein de pseudo comiques, acteurs et actrices qui interviennent au fil des émissions (Bruno Salomone, Gilles Lellouch, Laurent Lafitte, Nicolas Bedos, Guillaume Canet, Marion Cotillard entre autres…). C’est censé être drôle. J’ai regardé du coup une petite partie d’une de leurs émissions sur leur site : c’est chiant et ça se veut cool, Canal + dans toute sa splendeur et sa beaufitude de branchés. Quelques chiffres : 60 feuilles de décors, 34 comédiens, 200 costumes…une logistique énorme. Donc des gros moyens, pas une petite émission qui passe inaperçue. Le vendredi 20 décembre, ils diffusent un sketch sur le Rwanda. Dans les jours qui ont suivi, des protestations se sont faites entendre, bien sûr assez limitées. On n’a évidemment entendu aucune des associations qui sont censées avoir pour vocation de s’occuper de la dénonciation du racisme — mais c’est vrai qu’elles semblent mieux avoir à faire — ni aucune réaction officielle d’un éventuel membre du gouvernement (je croyais qu’ils étaient à la pointe des combats justes, mince alors). C’est donc ici que je suis tombée sur l’article qui en parlait. À ce moment là on ne pouvait plus trouver l’émission ni sur le site de Canal, ni sur aucune plateforme de diffusion vidéo, puisque la chaîne l’avait enlevée. Il y a donc la retranscription des propos échangés. Ensuite des internautes ont remis en ligne la vidéo sur des sites hébergés ailleurs où on peut la voir de nouveau. Que dire sinon que c’est scandaleux! Et ce d’autant plus que, pour ceux qui n’auraient pas tout suivi depuis 1994, la France est complice du génocide perpétré par les Hutus vis-à-vis des Tutsis (certains historiens démontrent même qu’elle en a été co-instigatrice au même titre que les responsables Hutus), sans que cela n’ait jamais été reconnu en tant que tel par aucun des gouvernements Français depuis 1994. Ils ont toujours nié, fait obstruction à la justice et hébergé des génocidaires. Étant donnée la situation, difficile de prendre les choses avec humour. Le pire étant que le sketch est apparemment construit comme si son but était de critiquer l’attitude colonialiste, alors qu’il est est éminemment raciste : il résume parfaitement le positionnement habituel de la chaîne.
Les suites : Scholastique Mukasonga, écrivaine tutsie, dont la famille a été massacrée pendant le génocide, a écrit une tribune dans Libération le 29 décembre et il semble que la chaîne ait présenté quelques excuses, je ne les ai pas lues et elles ne semblent pas avoir été diffusées très largement.
Rectificatif : je viens de tomber sur ces quelques lignes rapportées par le site contreviolsrwanda qui explique que la chaîne « regrette » officiellement cette émission. OK donc ce ne sont même pas des excuses mais des regrets : bande d’enfoirés ! Je ne commenterai pas plus ce que m’inspire leur réaction, si ce n’est que le silence aurait peut-être été encore moins méprisant.

Et…? Ben c’est tout pour l’instant. Est-ce étonnant? Non, cohérent. Comme disait François Mitterrand, président français au moment de l’extermination en question (propos rapportés par Patrick de Saint-Exupéry dans Le Figaro en 1998, un des rares journalistes à avoir couvert impartialement et sérieusement le génocide rwandais à l’époque) :

Dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas trop important

Couverture du livre de Jacques Morel, La France au coeur du génocide des Tutsi

Tout ceci eut donc lieu en pleine cohabitation, sous un président socialiste, Mitterrand, et un gouvernement de droite. Ils sont donc tous mouillés, ce qui accentue l’omerta. De toute façon, quand cela concerne l’intérêt impérialiste et les rapports coloniaux de la France, les clivages politiques nationaux (si tant est qu’ils existent) n’ont plus aucune importance. Juppé était ministre des affaires étrangères, François Léotard ministre de la défense, et Hubert Védrine alors secrétaire général de l’Élysée, jouait un rôle de pivot du pouvoir exécutif dans les domaines où l’Élysée gardait ses prérogatives, c’est-à-dire, les affaires étrangères, l’ONU en particulier, l’armée et, bien sûr, le domaine réservé, les pays africains. Le rôle trouble de Bernard Kouchner, envoyé par l’ancien président français François Mitterrand au Rwanda, a été rapporté par Roméo Dallaire, lieutenant-général canadien à la tête de la mission de l’ONU au Rwanda.
Un des massacres les plus symboliques et sanglant du génocide fut celui de la colline de Bisesero, voir l’intervention de Bruno Boudiguet sur ce sujet. La dernière partie du spectacle Rwanda 94, était consacrée spécifiquement à ce massacre. Le spectacle a été mis en scène par le Groupov, collectif belge créé en 1980 par Jacques Delcuvellerie, metteur en scène (une de ses interviews concernant la raison d’être du spectacle est disponible sur le site Périphéries). Rwanda 94, je l’ai vu en 2000 au théâtre de la Rose des Vents à Villeneuve d’Ascq. Ce fut une claque : plus de 5 heures d’un spectacle qui commence par le témoignage de Yolande Mukagasana pendant 40mn, seule sur scène (partie intitulée Itsembabwoko : génocide). Elle est survivante du génocide et y a perdu toute sa famille. Le spectacle est désormais édité en dvd et peut être vu en ligne en 4 parties. La version ne semble pas être totalement la même que celle que j’ai vue à l’époque. Je me souviens particulièrement que pendant la première partie, des rwandais sont venus dans le public près de nous dans plein d’endroits de la salle pour nous chuchoter, près de nous, quasiment à l’oreille, d’autres témoignages de gens torturés, tués, massacrés parlant à la première personne. En 2004, pour les 10 ans du génocide, la France a refusé de laisser le Groupov jouer au Centre culturel franco-rwandais, qui aurait été la salle la plus appropriée de Kigali. La troupe a dû s’installer dans le préau d’une école. La Belgique, elle, également mise en accusation pour son rôle au Rwanda, a apporté son soutien politique et financier au projet.

Rappelons aussi qu’à ce jour les archives françaises ne sont toujours pas déclassifiées. Par contre, en 2012, le département d’État américain mettait en ligne une collection spécifique sur le Rwanda comprenant plus de 2000 documents. Remi Korman a publié, en novembre 2013, un index de ces documents déclassifiés – mais rendus difficilement accessibles – par l’administration américaine sur le Rwanda, la « Rwandan Declassification Collection » présenté sur cette page d’izuba.info.

D’ailleurs, le site Commission d’Enquête Citoyenne pour la vérité sur l’implication française dans le génocide des Tutsi, a été contraint à une destruction de documents par la DCRI (Direction Centrale du Renseignement Intérieur, si chère à Sarkozy pendant son mandat présidentiel) : ils l’expliquent eux-mêmes. Un article du site Rwanda genocide made in France relate précisément cette intervention de la DCRI et met en ligne la courte confrontation de Serge Farnel avec Hubert Védrine à la sortie du procès contre deux membres de « Genocide made in France » (oui, oui, c’est bien Védrine qui a intenté le procès, vous ne rêvez pas). Je vous la remets ci-dessous (1mn35) parce qu’elle vaut le détour rien que pour la morgue dont fait preuve Védrine. Ces gens là sont persuadés de n’avoir de compte à rendre à personne, même quand il s’agit de génocide. La question qu’il pose concerne spécifiquement une note officielle de l’armée française (dite note Poncet) dont la consigne était de faire en sorte que les media ne se rendent pas compte que les militaires français n’empêchaient pas les massacres.

Néanmoins allez lire l’article qui est en relation. Il est court et est instructif sur le rôle de la DCRI.

A noter également, toujours sur le site de la cec, la dénonciation de l’incroyable document du CNED (Centre National d’Enseignement à Distance) qui présente : « le génocide des Hutu par les Tutsi » (alors que les génocidaires étaient les Hutus). Passez un peu de temps sur leur site qui est très fourni avec plein de liens et une immense bibliographie. En tout cas, on peut tirer la conclusion qu’en France,  le génocide des Tutsis,  fait moins de bruit que l’accident de ski de Schumacher. C’est vrai, quoi, il y a des priorités.

A consulter également :
http://www.francerwandagenocide.org/
http://www.lanuitrwandaise.org/revue/
La France au coeur du génocide des Tutsis, le livre de Jacques Morel édité à l’Esprit frappeur et téléchargeable gratuitement (attention : 1500 pages!)

Deuxième angle : racisme et colonialisme se nourrissant l’un et l’autre, mon esprit dérivait en réfléchissant au génocide rwandais puis aux innombrables traces du racisme d’Etat perpétré quotidiennement par la France. Je me suis alors souvenue d’un article de Politis que j’avais lu il y a quelques mois sur des violences policières particulièrement choquantes (même si elles le sont toujours). L’article en question date du 31 octobre 2013 et les faits du 17 octobre rue Lamartine, dans une cité de Garges-lès-Gonesse (quelle coïncidence : le jour même de commémoration du 17 octobre 1961, quand la police française sous les ordres de Papon, avait massacré les manifestants Algériens à Paris.) C’est toujours riche d’instruction le refoulement colonial. Forcément dans une cité à Garges-lès-Gonesse, il n’y a pas beaucoup de blancs, donc on a la main lourde (le taser, le flasball, le tonfa et le 9mm aussi, notez bien). On les entend déjà dire :

« Dans ces quartiers là, l’oppression policière, ce n’est pas trop important »

Troisième angle : je tombe sur un bon article intitulé La campagne contre Dieudonné vue par Diana Johnstone pour le magazine américain Counter Punch. Counter Punch est un magazine américain de gauche. La distance que la journaliste semble avoir vis-à-vis de la société française aide à présenter la situation de manière intéressante. Et arrive cette phrase :

Quand Dieudonné a transformé Chaud Cacao, une vielle chanson «tropicale» un peu raciste, en Shoah Ananas, le refrain a été repris en masse par les fans de Dieudonné.

Et là, du fin fond de ma mémoire j’essaie en vain de me souvenir de la chanson en question qui a servi de point de départ. Je me rappelle vaguement d’Annie Cordy, de la phrase principale du refrain, mais rien de précis. Je tape avec impatience le nom de la chanson et atterrit là-dessus (ATTENTION : vous allez revivre une plongée fantastique dans le monde merveilleux et décomplexé des années 80).

annie-cordy-cho-ka-ka-o

Tout d’abord la chanson (sortie en 1985) ne s’appelle pas chaud cacao mais Chokakao. Oui, oui, logique, le but c’est de l’épeler phonétiquement puisqu’on parle des noirs et c’est bien connu ils ne savent pas écrire et parlent « petit nègre ». Ça donne d’emblée le ton. L’utilisation de la lettre « k » est d’ailleurs révélatrice : lettre moins noble que le « c » ou le « ch » pour transcrire le son « k » qui est plus simple, plus directe, plus exotique (Kinshasa, Kigali, Kenya on est dans le même univers).

Les paroles tout d’abord : ça parle d’un endroit lointain « Dans l’île au soleil, l’île aux merveilles », « Si tu vas là-bas ». On ne sait pas exactement où c’est. Disons qu’on a un décor qui pour un français serait associé aux Antilles je pense. On est au bord de la plage avec une faune énumérée dans la chanson qui convoque tous les poncifs des animaux exotiques : caïmans, serpents rampants, boas, pandas, babouins, orangs-outangs, des poissons chats, des kangourous, des hiboux (eux c’est surtout pour la rime qu’ils sont là je pense) et même des pingouins (WTF?)… C’est pas très logique vu le décor et la diversité de la faune : on pense à l’Afrique, on a des signes qui font penser aux Antilles visuellement mais de toute façon le pays des noirs est un pays très vaste qui va des Caraïbes à la Papouasie en passant par l’Afrique avec un grand A, n’est ce pas?

Et puis on a Annie Cordy et les enfants, tous des blancs mais plus ou moins déguisés en noirs, c’est-à-dire qu’ils ont la peau recouverte d’un collant noir. Tout de suite ça m’évoque la tradition du Blackface aux Etats-Unis. Je vous résume rapidement par un extrait de Wikipedia :

Le blackface est une forme théâtrale pratiquée dans les minstrel shows à partir du XIXème siècle, puis dans le vaudeville, dans lequel le comédien incarne une caricature stéréotypée de personne noire. Le minstrel show, ou minstrelsy, était un spectacle américain créé vers la fin des années 1820, où figuraient chants, danses, musique, intermèdes comiques, interprétés d’abord par des acteurs blancs qui se noircissaient le visage, puis, surtout après la Guerre de Sécession, par des Noirs eux-mêmes.

Ce phénomène a également été une donnée importante dans l’industrie cinématographique américaine et pas seulement dans le music-hall.

C’est évident parce que le clip est ponctué par l’apparition fréquente d’une grosse bouche avec des grosses lèvres bien rouges qui est celles que les acteurs, musiciens et chanteurs des blackface se dessinaient caricaturalement (qu’ils soient blancs ou noirs). C’est un signe qui fait directement appel à cette iconographie et cette bouche rythme les parties de la vidéo pendant le refrain en gros plan. La partie pour le tout : les noirs c’est avant tout cette grosse bouche lippue.

black_face

On continue dans les poncifs : c’est le pays où on joue du tam-tam et où on est joyeux. Culinairement on a le cacao (incontournable forcément), le chocolat, les ananas (tiens, tiens) et les kiwis.

La tenue d’Annie Cordy est forcément ridicule puisqu’elle a une grosse tasse clouée sur la tête mais je lui laisse le bénéfice du doute car j’ai l’impression qu’elle avait souvent des tenues ridicules? Je ne me suis pas tapée l’intégrale des clips d’Annie Cordy mais à vous de vérifier la spécificité éventuelle de celui-ci. Par contre elle a des espèces de ressorts colorées accrochés à la ceinture qui évoquent instantanément les bananes de Joséphine Baker (seul trait qui la résume aux yeux des blancs, du moins en France).

josephine_baker

A 1:19 on comprend mieux l’intérêt des dites tenues quand un procédé (un peu comme si on éteignait la lumière) ne laisse plus qu’apparaître les couleurs fluos des costumes et surtout, surtout encore et toujours ces grosses lèvres rouges. Plus de visage hors de ces lèvres.

Deuxième clip associé à la chanson :

Ici Annie Cordy chante dans un bar. Derrière le comptoir se trouve un barman à la peau noire, à côté d’un autre homme. L’image étant de mauvaise qualité, impossible de savoir s’il est un peu métissé. Ce qui est sûr c’est qu’il danse beaucoup moins énergiquement et se contente de taper plus sobrement dans les mains. Le barman a une attitude bon enfant (le stéréotype du noir toujours prêt à danser et s’amuser en souriant). Il est joyeux et danse frénétiquement en secouant le shaker à cocktails. Une jeune femme blanche danse à côté mais n’a pas de tenue de serveuse. Elle n’est pas là pour travailler mais pour s’amuser (contrairement au barman). Dans le rapport aux femmes, dans les paroles, je reprend les propos d’un auditeur qui pointe le caractère sexuel des propos que je n’avais pas relevé tout de suite :

Si tu me donnes tes noix de coco
Moi je te donne mes ananas
Rikiki tes petits kiwis
T’es baba de mes baobabs
C’est très imagé mais on voit où elle veut en venir : c’est une évocation des testicules (minuscules) de son partenaire en comparaison avec sa poitrine qu’elle imagine immense (c’est chaud comme du cacao, elle le dit elle-même !)

Et là forcément on en arrive aux connotations sexuelles des rapports entre blanches et noirs, vaste sujet juste évoqué ici.

Finalement, ce qui est comique avec cette histoire de chanson, c’est que personne (ou bien ça n’a pas été vraiment diffusé) n’a relevé qu’à la base cette chanson rassemble des poncifs d’un racisme français bien ancré envers les noirs, comme si ça restait bon esprit, joyeux et pas méchant. La chanson de Dieudonné a été présentée comme étant détournée vers un discours dénoncé comme raciste sans que personne n’ait vu que la chanson et le clip d’où cela vient est raciste. Personne si ce n’est cette américaine. Bravo les Français!

Et, cerise sur le gâteau, me revint alors un autre morceau de la même époque. Attention ici c’est du MÉGA LOURD ! Et y en a un paquet (dont moi) qui vont devoir affronter le fait qu’à l’époque ils ont regardé ça sans se dire que c’était un scandale, voire en ayant trouvé ça marrant (je n’ai pas de souvenir de ce clip mais je connaissais la chanson et j’ai quelques inquiétudes sur ma capacité à être dans le déni pour ne pas avoir à assumer ma non réprobation de l’époque : on a les stratégies d’évitement qu’on peut). C’est un ami métis guinéen qui m’a envoyé le lien l’année dernière après m’avoir décrit le clip et devant mon air circonspect sur la réalité de la scène qu’il me décrivait.

Bon, soyons clairs, ce clip est tellement énorme qu’il mériterait un colloque à lui tout seul pour en faire ressortir tout le jus raciste dont il est gorgé, inondé. Je me contenterai de quelques remarques. Pour ceux et celles qui aimeraient affiner l’analyse, vous pouvez compléter dans les commentaires.

Tout d’abord ici on parle des papous. Certes les papous existent réellement, mais ils vivent en Papouasie-Nouvelle Guinée donc ce n’est vraisemblablement pas d’eux dont Marie Dauphin (la chanteuse) veut parler ici. Pourquoi utiliser le terme papou alors? N’oubliez pas que papou c’est marrant comme nom, c’est tout simple à prononcer, bref ça fait exotique, animal bizarre. C’est tout ce qui convient aux blancs français pour évoquer les noirs. Les noirs ici ce sont ceux qui nettoient les rues de Paris ou les vitres, et l’antienne c’est qu’ils sont partout. On est dans le registre bien connu de l’invasion, même si c’est sans abandonner le côté bon enfant : »il en sort de partout », « tout à coup qu’est ce qui se passe il y a plein de papous », « y a des papous partout dans les rues », « est-ce que c’est normal? »

Il y a un constant décalage tout au long du clip entre le contexte urbain et très « civilisé » de Paris et le côté qui se veut délibérément « tribal » (avec tous les clichés associés à ce mot forcément) : la façon de danser, de se déplacer, l’accoutrement. La nudité est omniprésente. Le corps des noirs est objectivé à l’extrême pour en arriver à 00:33 (donc très rapidement) à la similitude entre les cachous dont on ouvre la boîte en même temps qu’un noir sort de la bouche d’égout en arrière-plan. Les cachous comme le chocolat, la lessive ou le cirage sont des grands classiques des pubs racistes :

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On retrouve encore une fois cette espèce de grand fourre-tout colonial : les coiffures d’indiens, la danse pseudo-africaine, les papous : tout ça ce sont des noirs avant tout.

A 00:51 un noir vêtu une simple jupe en paille, et qui semble tout droit sorti d’un film colonialiste, se met à grimper à un réverbère comme expliqué dans la chanson où on nous dit qu’ils ne peuvent pas s’en empêcher et font la chasse aux autos. Leur attitude est celle de la crainte du progrès et de la technique comme l’image du sauvage dans son village qui ne connaît pas les outils modernes des blancs : ils grimpent aux réverbères pour cueillir des noix de cocos (comme si pour eux les réverbères étaient des arbres) et balancent les noix de cocos (n’oubliez pas qu’ils restent dangereux et hostiles malgré leur air souriant et dansant), tournent autour de la fontaine de façon ridicule avec des sarbacanes (là aussi des armes mêmes si elles sont « tribales »), poussent des cris de guerre. Les paroles expliquent aussi qu’ils frappent sur des minitels comme sur des tamtam. Bref, ils n’y comprennent rien et peuvent être menaçants.

On continue : à 1:23 pendant qu’on entend « s’ils nous touchent paraît-il on devient des papous ». On voit un blanc en costume cravate, très sérieux, qui percutent deux noirs au coin d’une rue et qui immédiatement attrape une attitude saugrenue et change de direction pour les suivre en portant sa mallette sur l’épaule un peu à la manière d’un ghetto blaster. C’est la thématique de la contamination, de la maladie, une composante qui a toujours été importante dans le racisme. D’ailleurs à d’autres moments on voit une petite blanche qui est toute nue aussi, des blancs qui dansent à côté des noirs et qui portent le même accoutrement et enfin même la chanteuse à 03:11 se retrouve peinturlurée comme eux et la peau beaucoup plus foncée qu’avant, après une première étape à 1:12 où elle commençait juste à avoir deux traits de peinture rouge sur le visage, et un trait jaune à 02:05.

Les réactions des blancs sont ou bien la peur/la surprise comme la plupart des personnes dans le clip ou bien celle de la chanteuse qui dit : « moi j’ai pas peur des papous ». On retrouve l’allusion sexuelle avec le corps des noirs d’un côté qui est attirant et plaît à la jeune blanche d’un côté et de l’autre le vieux général qui cherche une femme et qui se retrouve à la fin dehors entouré de deux femmes noires qu’il commence à caresser dans le cou. Avec les noirs c’est la fête, le manque d’organisation (toutes les voitures sont bloquées), les barrières tombent.

Les noirs représentés sont des sauvages, des subalternes (éboueurs et serveurs) et à 2:20 on a le noir civilisé vêtu d’un costard sur le quai du métro : « Les papous tu sais papa c’est pas du tout ce que tu crois. Je te présente Maximilien, c’en est un » annonce la chanson. Contrairement au blanc en costume qui marchait d’un pas déterminé plus tôt, prêt à aller travailler, le noir en costume est sagement assis, passif et timide. Il est ridicule parce qu’il porte un nœud papillon et un drôle de chapeau et porte les lunettes sur le bout de son nez. Bref, il est d’entrée décrédibilisé comme travailleur. C’est le noir qui veut imiter le blanc mais n’y arrive pas parce que ce n’est pas sa place et il se ridiculise lui même.  Leur univers c’est la danse, monter aux lampadaires et être tout nus, c’est ça qui est cool et c’est ça que Marie aime chez eux, dans la mesure où chacun reste à sa place bien sûr. En effet, à la fin la jeune femme repart seule sur son vélo, oisive et détendue, pendant que les noirs continuent à balayer la rue.

Année de la vidéo : 1987. je vous laisse méditer sur l’état des lieux et les 27 ans écoulés depuis.

En bonus, vous avez même le droit à la retranscription des paroles pour pouvoir chanter sous la douche :

Qu’est-ce qui se passe? Tout à coup, il y a plein de Papous!
Dans les bars, dans les bus, dans ma boite à cachou.
Manitou, Satanas, il en sort de partout ! Tout à coup,
Qu’est ce qui se passe? Il y a plein de Papous.
Avec leurs cris de guerre,
Ils font la chasse aux autos.
Ils grimpent aux réverbères
Pour cueillir des noix de cocos.
(Refrain)
Y a des papous !
Allo, général !
Y a des papous !
Est-ce que c’est normal?
Y a des papous !
Partout dans les rues !
Y a des papous !
Même qu’ils sont tout nus !
C’est bizarre les histoires qui circulent partout.
S’ils nous touchent, parait-il, on devient des Papous.
Les mémés paniquées prennent leur jambes à leur cou.
Moi, ça me fait rigoler : j’ai pas peur des Papous.
Avec leur sarbacanes ,
Ils dansent autour des gratte-ciels.
Et comme sur des tam-tams,
Ils frappent sur des minitels!
(Au refrain)
Les Papous, tu sais papa,
C’est pas du tout ce que tu crois
Je te presente Maximilien: c’en est un !
Avec leurs cris de guerre,
Ils font la chasse aux autos.
Ils grimpent aux réverbères
Pour cueillir des noix de cocos
(Au refrain)X2

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