Entrée du personnel

Je suis allée voir Entrée du personnel, un film documentaire de Manuela Frésil. Et si j’en parle ici c’est parce que ce film m’a beaucoup émue. Il dure environ une heure et parle du travail sur les chaînes d’une usine d’abattage et de conditionnement de viande : bœuf, porc, volaille etc. La question du travail et de l’aliénation qu’il engendre est une question qui me taraude. J’ai vu beaucoup de films sur ce sujet et je recommande celui-ci à tout le monde.

L’angle d’approche : les conditions de travail déplorables des salariés. Tout au long du film on parcourt les différents postes de la chaîne en commençant par le conditionnement et en remontant peu à peu pour finir par l’abattage, ce qui fait ressentir une impression assez étrange. En effet, après la majeure partie du film à ne voir la viande que comme des morceaux désincarnés, on en a presque oublié que tout ça provient d’animaux réels et les voir arriver complètement affolés avant d’être abattus dans l’usine ajoute au malaise initial. La condition animale se superpose d’ailleurs aux conditions de travail des ouvriers puisque même si ce n’est pas le sujet premier du film cela en constitue quand même la toile de fond qui revient sur le devant de la scène quand par exemple une des personnes parle des prix auxquels est vendue la viande : toujours plus vite, toujours plus, mais pourquoi? Ouvriers tout comme animaux ne sont utilisés que comme des éléments d’une immense chaîne absurde : il faut vendre toujours plus, la concurrence s’accroît, la production augmente, les prix baissent, les rendements doivent être améliorés, les prix continuent de chuter et donc il faut encore augmenter les cadences pour pouvoir augmenter la production pour compenser la baisse des prix accentuée par les conditions imposées par le poids écrasant de la grande distribution. A quoi bon? Comment briser cette L’homme devient une machine et l’animal un objet, une matière inanimée : dans ces usines la condition ouvrière rejoint la conditions animale même s’ils ne sont pas du même côté du couteau. Cette situation est d’ailleurs bien illustrée par un responsable dont les propos qui annoncent l’arrivée de « chair fraiche » en voyant débarquer de nouveaux intérimaires sont rapportés par un témoin.

Ainsi ici on abat les bêtes mais on abat aussi le personnel : le rythme est terrifiant ! Les plans des ouvriers en train de répéter mécaniquement les gestes qui leur sont assignés selon leur poste : couper, trier, vérifier, attacher, ranger, tirer, pousser… donnent le tournis accentué par la façon de filmer pendant ces passages. Les deux ouvrières qu’on voit en train de ranger les poulets sur les chariots m’ont bouleversée, j’espérais toujours (de façon totalement naïve) que ce serait le dernier charriot : Sisyphe et son rocher. Impossible de s’arrêter, impossible de ralentir, impossible de parler (le bruit est de toute façon omniprésent et éprouvant). On ressent l’effort, le corps poussé dans ses derniers retranchements. Les plans sont longs (parfois plusieurs minutes à suivre les slaloms parmi les volailles) et on a du mal à se dire que ces successions de gestes ont lieu sans interruption. 30 secondes semblent une éternité et tout à coup on se dit que 7h à ce régime là doit à la fois insensibiliser complètement le corps tout en le transformant en objet de souffrance : comme une distanciation obligatoire avant la reprise des douleurs. C’est d’ailleurs ce que dit une des ouvrières : les douleurs surviennent surtout après le travail, la nuit, au repos quand le corps se relâche, empêchant le sommeil. Ce qui, de facto, fait pénétrer dans la sphère privée le travail et ses conséquences. Le sommeil est entravé par le corps en souffrance comme par l’esprit en souffrance : faire des cauchemars avec tous ces cadavres d’animaux semble être un phénomène récurrent associé aux douleurs physiques qui se réveillent. Les corps se font machine pendant le temps de travail et corps souffrant pendant les temps de repos.

La tension physique est terrifiante lors du travail à la chaîne. On a l’impression que les ouvriers courent tout le temps, ils cherchent le poulet ou la pièce de viande suivante pour parvenir à réduire encore plus le temps de latence : les cadences, les cadences ! Un des témoignages nous apprend que les primes dépendent des cadences. Comment tiennent-ils? Tous et toutes expliquent que les premiers jours sont terribles. Un ouvrier assez âgé nous dit qu’il faut au moins 3 mois pour s’habituer à l’environnement : les cadavres, le sang, le contexte. Tenir, il faut tenir ! Il espère qu’il aura encore au moins 2 ans à vivre après la retraite. Dans l’atelier de désossage on ressent la force nécessaire à la découpe de la chair, la viande qui résiste au couteau, les corps qui s’acharnent dans des positions non ergonomiques, qui forcent au dépens de la préservation de ses propres articulations. C’est un travail qu’on ne peut faire de façon anodine, sans être complètement là. Les témoignages viennent rappeler aussi qu’il est dangereux.

Toutes ces images ont cependant été très difficiles à réunir pour la réalisatrice. Le film a mis 7 ans a être réalisé. De nombreuses demandes de tournage dans les usines ont été faites et il y a eu des refus mais aussi quelques autorisations. Les plans du travail sur les chaînes proviennent donc de plusieurs usines différentes sans qu’on ne perçoive cependant les distinctions. Pendant les tournages, à l’intérieur, un contremaître surveillait ce qui était filmé et accompagnait l’équipe. Les témoignages de salariés ont été récoltés à part et ils nécessitaient l’anonymat. Des acteurs et actrices ont donc mis en parole ces témoignages et le montage sonore a mélangé les phrases pour entremêler les différentes voix prononcées dans le film parfois par une seule personne. Le but était de restituer une parole commune, de créer une unité. Les noms des usines qui apparaissent à deux endroits sont les noms d’usines où aucune image n’a été prise pour cause de refus. Il était important que les témoins ne subissent pas de répercussions.

Ces contraintes multiples ont forcé la réalisatrice à mettre en place ce dispositif qui a merveilleusement servi le film. Les témoignages sont forts et vont dans la même direction, racontent les mêmes souffrances, les impasses physiques et psychologiques, ces vies à côté desquelles on passe tout en le sachant : pas de boulot ailleurs, les crédits, la course au rendement liée aussi aux conditions imposées par la grande distribution. Les contremaîtres expliquent le système d’accélération des cadences qu’ils n’ont pas le droit de révéler : sur ordre de la direction la chaîne est accélérée pendant 15 mn par ci ou par là sans que les ouvrier-ère-s n’en soient informé-e-s. Ils ont l’impression qu’ils ont du mal à suivre et impute ça à la fatigue quand la chaîne ralentit un peu et qu’ils ont l’impression d’y parvenir de nouveau. Le mécanisme mis en place est terrible. Une des contremaître explique qu’elle a fini par renoncer à son poste pour redevenir simple ouvrière d’autant plus qu’elle ne supportait plus de ne plus être appréciée de ses collègues avec son changement de statut. C’est l’utilisation des petits chefs en tant que moyen de coercition/chantage comme tout système répressif sait les utiliser : de l’entreprise capitaliste au pire des système concentrationnaires ou plantationnaire.

Mais les moments les plus poignants du film sont vraiment les moments où la réalisatrice demande à certains ouvriers qui ont accepté d’apparaître à l’écran, de mimer les gestes qu’ils font sur la chaîne, ce qui mène à la plus belle scène du film où 7 hommes dehors, à proximité de l’usine, côte à côte entament en silence un ballet collectif, chacun répétant ces gestes accomplis des millions de fois, ces gestes qui déshumanisent et aliènent leur corps . En faisant ça c’est comme s’ils reprenaient le contrôle de leur corps. On a l’impression qu’ils dansent et d’ailleurs ils pénètrent dans le champs un à un par les côtés et de façon très scénique. La scène est belle, émouvante. Ils portent leurs vêtements et pas les uniformes blancs de l’entreprise. Chacun semble dire : je suis ce geste mais aussi plus que ça. Cette scène m’a donné envie de pleurer. On en voit une partie dans la bande-annonce ci-dessus (à 3:36) mais l’extrait n’est pas à la mesure de la scène entière. Il y a aussi ce passage avec le syndicaliste qui parle du petit geste que mime sa collègue en donnant le tempo par le claquement des doigts : ce claquement nous obsède et ce qu’il raconte des souffrances engendrées avec ce claquement qui continue à rythmer son discours est sans appel. Les tentatives de reprise en main ce sont aussi les plans fixes sur ceux et celles qui ont accepté de poser, comme si le temps s’arrêtait : enfin, ils ne sont plus en mouvement, enfin le temps s’étire et le corps est libre de faire ce qui lui sied, enfin ils ne sont plus geste mais pause. Et de ces portraits quasiment photographiques nait la proximité et l’émotion : les syndicalistes avec leur drapeau à la nuit tombée ou avant que le jour ne commence ou les autres avec des tenues qui évoquent leur vie en dehors de l’usine : avec une moto, en cycliste, avec un équipement de pêcheur à la ligne etc pour résister et enfin se dire que non, le travail ne leur a pas tout pris. Et c’est pour ça que le film se termine sur un ailleurs.

Pour compléter, vous trouverez une interview de Manuela Frésil dans l’Humanité, un article sur le site du groupement national des cinémas de recherche et enfin une dernière interview.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s