Le pont du Nkam

nkam

photographie : ninachani

Cameroun. Le pont du Nkam.

A gauche, l’ancien pont recouvert par la végétation, et à droite, plus grand, celui qui a été construit plus récemment. Cet endroit symbolise la frontière entre la province du littoral et celle de l’Ouest. C’est un lieu de passage important.

Je m’y suis arrêtée lors de mon séjour au Cameroun parce que pendant la guerre coloniale menée par la France au Cameroun, fut mise en place à cet endroit une mise en scène macabre mais très symptomatique de la nature de cette guerre. Une petite cabane avait été dressée au bord de l’eau avant le pont. Avant de pouvoir traverser le pont il fallait passer par la cabane où se tenait, entre autres, un homme revêtu d’une cagoule. C’était un ancien maquisard et son rôle était de dénoncer d’un simple hochement de tête les maquisards parmi les gens qui lui étaient amenés. Les personnes dénoncées étaient alors sorties par une des deux portes qui menait directement dans la rivière, les autres pouvaient continuer leur chemin en sortant par l’autre porte. La cabane n’existe plus aujourd’hui.

La terreur suscitée par ce genre de situation n’était pas anodine et ce genre de méthode permettait de propager plus efficacement le sentiment d’insécurité totale des populations : cela faisait partie des méthodes de la guerre révolutionnaire amplement menée au Cameroun à cette époque (voir la première partie de l’article Le colonisé, le chercheur et le colon )

Extrait d’une interview de Jacob Tatsitsa (coauteur du livre Kamerun!) en 2012 à Bafoussam (Ouest Cameroun), dans laquelle il présente succinctement des exemples de méthodes utilisées lors de la guerre au Cameroun pour terroriser la population : durée 4mn30

La doctrine de la guerre révolutionnaire (DGR)  est un ensemble de théories et de pratiques qui ont été développées par l’armée française et dont le but était de combattre les soulèvements révolutionnaires, d’abord en Algérie, puis dans les colonies françaises plus globalement. Ce savoir-faire, à la base spécifiquement français, fut ensuite exporté dans les dictatures d’Amérique du Sud et dans d’autres pays colonisés. Comme le montre Olivier Le Cour Grandmaison dans Coloniser Exterminer (éditions Fayard), avant d’être théorisé et exporté, cet ensemble de pratique a été utilisé lors de la colonisation de l’Algérie dès le XIXème siècle par les officiers français dont le maréchal Bugeaud qui a ensuite appliqué certaines de ces méthodes lors de l’insurrection parisienne de juin 1848.

Extrait de l’excellent livre de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, Kamerun! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique 1948-1971 (éditions La Découverte) page 250:

Au début de 1957, la bataille d’Alger a servi de vitrine internationale aux concepteurs de la doctrine de la «guerre révolutionnaire» (DGR). Élément de base de la DGR : couper les insurgés de la population, en contrôlant une partie de celle-ci dans les camps de regroupement. Cette distinction brutale entre populations «contaminées» et populations «saines» permet de justifier l’élimination des premières et l’endoctrinement des secondes. La création de «zones interdites» autorise en effet les forces de l’ordre  à considérer tout contrevenant comme un hors-la-loi et à le traiter comme tel, au cours d’opérations éclair (sabotages, embuscades) ou au cours d’accrochages entre patrouilles et groupes armés. Plus globalement, la guerre contre-subversive suppose une volonté de contrôle du corps social, dans toutes ses activités. Le colonel Roger Trinquier a mené le plus loin cette tentative de quadrillage total de l’espace et des populations à travers son « Dispositif de protection urbaine » (DPU), qui morcelle la ville en « îlots » à contrôler rue par rue. Une telle organisation permet d’imposer la propagande de chaque instant qui caractérise la guerre révolutionnaire.Ensuite, la guerre révolutionnaire est une guerre du renseignement. L’accès à l’information est capital dans tout conflit armé, mais, dans une guerre qui se joue au sein même de la population, le renseignement devient un élément central , le pivot du combat, censé permettre le démantèlement rapide de la hiérarchie clandestine de l’organisation adverse. Pour obtenir du renseignement, les forces de police ou les militaires ont recours à l’infiltration des maquis, au retournement des adversaires, mais surtout à des séances d’« interrogatoires poussés » – ou « musclés » – sur les prisonniers. Si le mot « torture » est banni du vocabulaire officiel, c’est bien de cela qu’il s’agit. Plus que le recueil de renseignements, la torture et de manière générale les traitements inhumains ou dégradants, ou encore les disparitions forcées et autres exécutions extrajudiciaires, ont pour fonction de terroriser l’adversaire et les populations qui l’abritent, afin de rétablir symboliquement l’ordre colonial ébranlé.
Dernier passage obligé de la DGR : le recrutement de supplétifs locaux pour barrer la route aux « subversifs ». C’est dans cette optique que sont enrôlés les « harkis » en Algérie, à partir de 1956. Il s’agit de faire prendre en charge la répression « par la population elle-même » et de montrer ainsi que les colonisés acceptent – et participent à – leur propre asservissement. En l’absence de « front » où combattraient les belligérants, la guerre se mène en « surface », au sein de la population, abolissant les frontières habituelles entre civils et militaires. La guerre révolutionnaire est une guerre totale, une guerre civile généralisée qui organise la confusion entre des militaires qui exercent le pouvoir à la place des civils et des populations civiles recrutées pour accomplir la besogne militaire.

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