Bradley Manning

Beaucoup de monde a pu voir cette vidéo glacante lorsqu’elle a été diffusée par Wikileaks en avril 2010. Si ce n’est pas votre cas, regardez là attentivement même si elle est terrible. Ce n’est pas un jeu vidéo, la scène se passe en Irak le 12 juillet 2007, et les images proviennent de la caméra embarquée dans un hélicoptère de combat américain. Le dialogue qu’on entend et qui est retranscrit est celui des pilotes qui sont en train de bombarder les civils irakiens à terre. Cela ne vous apprendra peut-être rien que vous ne saviez déjà sur la réalité des guerres impérialistes menées par les puissances occidentales et les assassinats quotidiens perpétrés dans les pays occupés par ceux qui se présentent comme des défenseurs des droit humains mais cela n’en est pas moins effrayant.

Cette vidéo a été un tournant : un tournant pour Wikileaks qui y a gagné une célébrité à plus grande échelle que précédemment, un tournant pour certains proches des victimes qui ont rarement des preuves visuelles aussi intangibles des assassinats perpétrés, pour l’agence de presse Reuters dont deux reporters ont été exécutés lors de cette attaque (ce que niait jusqu’alors l’armée américaine) et finalement un tournant pour Bradley Manning, jeune analyste des services de renseignement militaire américain qui transmit en 2010 à Wikileaks des milliers de documents militaires américains sur les guerres en Irak et en Afghanistan (dont cette vidéo) ou sur les dossiers de détenus à Guantanamo par exemple pour que ces informations qui, selon lui se devaient d’être publiques, soient diffusées le plus largement possible.

Au moins 18 personnes ont été assassinées au total dans cette attaque : 12 personnes dans les deux premiers bombardements — incluant les deux reporters, Saeed Chmagh et Namir Noor-Eldin et les personnes qui tentèrent de porter secours à ceux préalablement touchés (les deux enfants à l’intérieur du véhicule ont été blessés) — et sept personnes dans la troisième frappe. Reuters avait demandé à l’armée américaine de faire une enquête sur ces décès et avait demandé les images. Les militaires américains à Baghdad conclurent que les soldats en cause n’avaient aucun moyen de savoir qu’il y avait des employés de Reuters dans le groupe au sol. Que des civils aient été abattus ne semblait pas rentrer en ligne de compte puisqu’ils étaient irakiens. Aucune sanction ne fut prise et l’accès aux images refusé.

Bradley Manning fut balancé par un ancien hacker (Adrian Lamo) auquel il s’était confié sur le net et qui avait vraisemblablement envie de s’offrir à bon compte une sale posture de patriote et une reconnaissance de la part du FBI et consorts. Bradley Manning fut donc arrêté rapidement et emprisonné dès mai 2010 d’abord deux mois dans une prison militaire au Koweit puis en Virginie aux Etats-Unis pendant 9 mois. Il y a été placé en isolement carcéral maximum c’est-à-dire à l’isolement complet 23 heures sur 24 par jour, vêtu uniquement d’une blouse anti-suicide, réveillé 3 fois par nuit (officiellement pour le protéger du suicide). Ce type d’isolement carcéral est reconnu comme une forme de torture psychologique et est couramment utilisé à Guantanamo. Il était sous surveillance permanente et tout exercice physique lui était interdit. Suite à une enquête, le rapporteur de l’ONU sur la torture, Juan Ernesto Méndez, a annoncé que Manning était soumis à un traitement cruel, inhumain et dégradant.  Il a été transferré à Fort Leavenworth, une prison militaire au Kansas, en avril 2011 où il a pu avoir des contacts avec d’autres détenus.

Son procès a lieu en ce moment depuis le 3 juin 2013 devant une cour martiale du Maryland. Le soldat de 25 ans plaide coupable pour 10 chefs d’accusations sur 22 pour lesquels il risque 20 ans de prison. Par contre il nie les accusations de « collusion avec l’ennemi » (l’organisation terroriste Al-Qaïda) ou de « publication sur internet de renseignements militaires en sachant qu’ils seront accessibles à l’ennemi », les deux plus lourdes charges, pour lesquelles il risque la perpétuité. Il a catégoriquement nié avoir voulu « nuire » aux Etats-Unis et a déclaré :

Je croyais que la publication des documents pourrait provoquer un débat public sur nos forces armées et notre politique étrangère en général.

Le procès doit durer 3 mois. Je ne vois pas par quel miracle il pourrait échapper à sa condamnation étant donné l’enjeu et l’exemple que les Etats-Unis voudront faire de son cas qui a été extrêmement médiatisé. J’aimerais tant me tromper.

Vous pouvez contribuer à la collecte de fonds qui sert entre autres à assurer sa défense.

Le site de soutien à Manning est en anglais mais contient de nombreuses informations.

La version plus complète (38 mn) de la vidéo est visible sur le site de wikileaks dédié à cette affaire.

Enfin, wikileaks a invité des citoyens à téléphoner aux deux plus grosses organisations de défense des droits humains aux Etats-Unis (Amnesty International et Human Rights Watch) afin de leur demander les raisons pour lesquelles ils n’ont pas reconnu Bradley Manning comme prisonnier de conscience ou prisonnier politique, pourquoi ils ne se sont pas investis dans son soutien et n’en ont quasiment pas parlé. Un article sur le site d’actu francophone de wikileaks transcrit le témoignage d’une des personnes qui a participé à cette action. Un autre article sur le site anglophone liste les questions qui peuvent être posées à ces organisations. Une traduction rapide et pas très rigoureuse de ces questions (si quelqu’un a l’occasion de m’indiquer les éventuelles fautes de traduction, ce serait super) :

Quelle est la politique d’Amnesty International en matière de droits humains et son approche de la responsabilité?
Comment Amnesty International fait-elle pour estimer les potentielles violations actuelles des droits humains?
Amnesty International a t’elle évalué les violations des droits humains concernant Bradley Manning?
Quelles ont été les résultats de cette évaluation?
Que va faire Amnesty International au sujet de ces découvertes?
Quelles est la définition d’un prisonnier de conscience pour Amnesty International?
Bradley Manning correspond-il à cette définition?
Pourquoi Amnesty International n’a pas répondu à mes Emails et tweets concernant Bradley Manning?
L’organisation Wikileaks prétend qu’Amnesty International a assisté seulement deux fois durant les 18 derniers mois aux audiences préalables au jugement de Bradley Manning. J’ai lu que les représentants d’Amnesty sont partis après les sessions du matin. Pouvez-vous m’expliquer les raisons du peu de présence d’Amnesty?
J’ai lu récemment un article qui explique qu’Amnesty International ne considèrera pas Bradley Manning en tant que prisonnier politique ou prisonnier de conscience parce qu’on ne peut pas déterminer si le gouvernement américain le punit afin d’empêcher que le public soit au courant des abus des droits humains et s’il a fourni les informations à Wikileaks de  façon responsable. Pouvez-vous m’expliquer ce qu’entend Amnesty International par « de façon responsable »? Pouvez-vous m’expliquer pourquoi cela a t-il pris 3 ans pour en arriver à cette conclusion?
Pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous croyez ou ne croyez pas que le gouvernement américain dissimule des violations des droits humains à l’encontre de Bradley Manning? Il est en prison depuis trois ans sans avoir été jugé et a été torturé pendant 9 mois.
Le manuel d’Amnesty International déclare que vous ne recevez aucun financement de la part des gouvernements. Les compte-rendu financiers montrent des subventions décernées par le gouvernement américain et israélien en 2008 et 2009 ainsi que des subventions de la part d’autres gouvernements en 2010 and 2011. Pourquoi Amnesty prétend ne pas recevoir des fonds de la part des gouvernement alors que ce n’est pas le cas?

Il est flagrant de voir qu’il est bien plus facile pour Amnesty International et Human Rights Watch de jouer les offusqués vis-à-vis des manquements au droits humains en Afrique ou dans d’autres pays non occidentaux. Par contre quand il s’agit de prendre position pour des faits incriminant les puissances occidentales (surtout les Etats-Unis) il n’y a plus personne. On retrouve la même attitude de la part du tribunal pénal international de la Haye : à quand une convocation des présidents Bush et Obama pour les massacres en Irak, en Afghanistan et les tortures à Guantanamo (liste non exhaustive bien entendu).

Edit du 17 juin 2013 : le site reflets.info a mis en ligne la traduction de la déclaration que Manning a lu devant la commission d’enquête préparatoire publiée en mars 2013. C’est très long, très précis mais passionnant. Cela commence à partir du titre : « Déclaration du Pfc. Bradley E. Manning devant la Commission d’enquête préparatoire par Alexa O’Brien »

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