Le colonisé, le chercheur et le colon

Cet article est né du rapprochement entre plusieurs informations que j’ai eu en ma possession ces derniers mois.

Premier épisode : Aout 2012 – je suis au Cameroun pour mon projet sur les massacres coloniaux. J’assiste à une réunion-discussion des membres du Collectif Mémoire 60 de Bafoussam, à l’Ouest du Cameroun, que j’enregistre (je reparlerai plus précisément de cette association dans un prochain article).
Un membre de l’association, Francis Kuikoua, enseignant chercheur en histoire, présente une partie des recherches qu’il mène sur Vies quotidiennes, univers des croyantes et pacification coloniale française au Cameroun de 1955 à 1971 (pendant la guerre coloniale). Et de manière passionnante (Francis Kuikoua est un jeune chercheur fascinant), il explique comment les colons français se sont servis des rites et croyances des Bamilékés (c’est de cette zone géographique dont il est précisément question dans sa recherche) pour les retourner contre eux, les terroriser et amplifier la répression. Ces moyens de pression psychologiques étaient redoutablement efficaces. Et au détour d’une de ses explications, il nous met en garde vis-à-vis des chercheurs historiens, sociologues et anthropologues blancs dont les recherches soi disant humanistes ont servi à amplifier la répression coloniale et la terreur des colonisés. Il donne aussi l’exemple de la guerre du Vietnam et de l’utilisation de ce genre de connaissances par les Américains en prenant l’exemple des cris de chouette qui ont une signification très précise pour les Vietnamiens.
[voir fin de l’enregistrement audio ci-dessous]

Deuxième épisode : en janvier dernier, en France, des proches m’ont raconté l’histoire d’un chercheur en sociologie, Alexandre Piettre, qui a trompé des militants politiques de Bagnolet pendant plusieurs années. Le but était de gagner leur confiance et pour cela il s’est fait passer pour un converti à la religion musulmane.
L’objectif : avoir accès à leur histoire, leur intimité pour pouvoir alimenter ses recherches sur la question et sûrement avoir l’exclusivité de certains scoops concernant la pseudo-sociologie des musulmans des quartiers populaires.
En réponse à cette trahison les deux personnes qui ont fait l’objet de ces « enquêtes » ont écrit un texte qui a été publié sur quelques sites internet. J’ai demandé à l’un d’entre eux si je pouvais reproduire leur texte sur ce blog et il m’a donné son accord. Le texte est reproduit ci-dessous.
Ce n’est que quelques semaines plus tard que j’ai fait le lien avec la présentation de Francis Kuikoua. L’aspect colonial de la démarche d’Alexandre Piettre est évident. Je site Nemane Amraoui et Youcef Brakni :

Une fois la supercherie découverte, nous avons eu accès à son « analyse » nous concernant : nous y sommes traités de manière caricaturale comme de simples objets. Des objets tout justes bons à être couchés sur le papier pour servir la « pensée » d’intellectuels blancs qui théorisent avec assurance depuis leurs salons, à l’aide de concepts fumeux, nos souffrances et l’oppression que nous subissons.

Le problème n’est pas seulement la démarche mais aussi l’objectif de cette recherche : pouvoir fournir aux dominants des informations et une analyse qui servira dans un combat contre les dominés dont il est question ici : arabes, musulmans, issus d’un quartier populaire donc le portrait robot de l’ennemi public n°1 en Occident.

Troisième épisode : je suis en train de lire Coloniser Exterminer d’Olivier Le Cour Grandmaison publié en 2005. Ce livre traite de la spécificité des conflits coloniaux plus particulièrement en prenant l’exemple de l’Algérie. Je cite un extrait de la page 156 où l’auteur parle de la colonisation de l’Algérie au 19ème siècle :

Les mutilations ne sont donc pas des méfaits commis dans le feu de l’action ou en secret par des soldats du rang agissant par vengeance et de façon isolée, mais des pratiques courantes, connues de tous et pratiquées du haut en bas de la hiérarchie militaire, qui les encourage parce qu’elle les juge utiles au conflit mené contre les tribus arabes. Soucieux de faire comprendre à son correspondant les raisons pour lesquelles il se livre à la décollation presque systématique des cadavres, Montagnac ajoute avec une intelligence certaine de la situation : les « Arabes » se figurent « qu’un musulman décapité par les Chrétiens ne peut aller au ciel ; aussi une tête coupée produit-elle une terreur plus forte que la mort de cinquante individus. il y a déjà pas mal de temps que j’ai compris cela, et je t’assure qu’il ne m’en sort guère d’entre les griffes qui n’aient subi la douce opération ». Bel exemple d’un usage qui s’ajuste aux croyances religieuses des « indigènes » pour les terroriser plus sûrement.

Autres contextes, autres lieux, autres époques mais un continuum colonial dans le rapport à l’autre et dans l’utilisation des connaissances sur le dominé afin de mieux l’asservir ou le détruire.

Interview de Francis Kuikoua : (environ 18 mn)

Quelques notes pour aider à la compréhension de l’enregistrement audio :
Francis Kuikoua évoque principalement les cérémonies traditionnelles qui ont été détournées par les blancs. Un homme à leur solde, ancien maquisard ou pas, faisaient un signe quand c’est un villageois upéciste qui se présentait et on donnait à boire à celui-ci du poison. Sa mort terrorisait tout le village parce qu’on pensait qu’il avait été foudroyé pour avoir menti lors de la cérémonie. Quand Francis Kuikoua dit : »on lui fait boire plutôt de l’autre côté », il parle justement de ce poison.
Le canari est un récipient en terre cuite utilisé pour la cuisine ou stocker l’eau.
L’UPC est le mouvement nationaliste qui luttait pour l’indépendance du Cameroun, ses membres sont les upécistes.
Ernest Ouandié est un leader indépendantiste, successeur  de Moumié (après l’assassinat de celui-ci) en tant que président de l’UPC. Il a été exécuté publiquement par le pouvoir en janvier 1971.
Les membres de l’auto-défense sont des milices anti-UPC mises en place par le pouvoir colonial.

Le texte de Nemane Amraoui et Youcef Brakni (6 décembre 2012) :

« Parmi les gens, il y a ceux qui disent : « Nous croyons en Dieu et au Jour Dernier ! » tandis qu’en fait, ils ne sont pas croyants.

Ils cherchent à tromper Dieu et les croyants ; mais ils ne trompent qu’eux-mêmes, et ils ne s’en rendent pas compte.
Il y a dans leurs cœurs une maladie (de doute et d’hypocrisie), Dieu leur ajoute donc une maladie et ils auront un châtiment douloureux parce qu’ils mentaient.»

Sourate 2, Al Baquarah (La Vache), Versets 8-10

Nous sommes (pour l’instant du moins) membres du Parti des Indigènes de la République (PIR) et nous dénonçons publiquement par le présent communiqué le travail de manipulation et d’escroquerie du sociologue prénommé Alexandre Piettre.
Ce communiqué a deux objectifs :

  • Dénoncer précisément un universitaire-pilleur, Alexandre Piettre. Alerter nos frères et sœurs à son sujet, pour qu’il ne puisse plus nuire aux nôtres.
  • Au delà d’A. Piettre, mieux connaître les mécanismes du « pillage » de nos luttes, avec ses intermédiaires, ses réseaux, ses méthodes sournoises et perverses, et faire que cette expérience nourrisse notre vigilance dans la lutte face à nos ennemis, quelle que soit la forme que cet ennemi prend.

Se faisant passer pour un simple militant, A. Piettre a infiltré le PIR, participant aux réunions, aux débats, à la vie du parti… Ne s’embarrassant pas d’éthique, dans la mesure où il ne s’agit jamais que de Noirs et d’Arabes, Piettre n’a jamais déclaré ouvertement la réelle motivation de sa présence au sein de ce parti : le fait qu’il était en train de mener, dans le confort de l’infiltration, une étude sociologique sur les membres « indigènes » et musulmans de ce parti de l’immigration. Les indigènes en question ne se doutant pas qu’ils étaient « pris en note » à leur insu.

En ce qui nous concerne, le travail de manipulation de Piettre a commencé il y a deux ans. Nous avions accepté un entretien avec celui que nous considérions alors comme un militant du PIR. Nous n’étions pas méfiants envers lui, dans la mesure où des membres fondateurs du parti nous avaient invités à lui faire entièrement confiance, nous le présentant même comme une « valeur sûre ».

L’objectif et l’utilité pour nous était de garder une trace de notre lutte en tant que musulmans sur la ville de Bagnolet. Certaines des informations que nous lui avions fournies en toute confiance étaient très sensibles du point de vue de notre activité militante. Mais elles étaient aussi très personnelles, voire intimes. Nous sommes allés jusqu’à l’emmener avec nous au sein de notre mosquée. Alexandre Piettre nous avait affirmé qu’il était, fort à propos, en train de se convertir à l’Islam, gagnant ainsi en crédibilité et en sincérité auprès de nous.

Il était évident pour nous, Piettre nous l’ayant affirmé, que ces informations si importantes à nos yeux, n’étaient pas destinées à la recherche universitaire et ne devaient pas venir nourrir la connaissance que les institutions ont des milieux musulmans, et des quartiers. Nous n’aurions jamais accepté de venir alimenter volontairement l’Etat français, à travers l’institution universitaire, soucieux de savoir comment « fonctionnent » les dangereux islamistes, jeunes de quartiers et autres barbus, pour continuer à nous réprimer, de manière d’autant plus efficace.

Ce n’est que très récemment et par un pur hasard que nous avons découvert que Piettre a utilisé les entretiens qu’il a fait avec nous ainsi que ses « observations participantes » à Bagnolet, pour servir sa carrière universitaire, en produisant une étude sociologique et en intervenant à ce titre à des conférences. Se faisant, il n’a pas manqué de faire financer ses recherches par les pouvoirs publics.

Nous avons appris à notre grande surprise que nous étions l’objet de son étude : il s’agissait pour lui d’expliquer à ses pairs comment fonctionnent deux jeunes musulmans des quartiers populaires de Bagnolet, qui militent dans un cadre islamique.

Nous ne sommes pas dupes. Nous savons pertinemment l’ascension fulgurante à laquelle un sociologue est promis lorsqu’il se prévaut d’un accès privilégié aux mosquées et aux quartiers populaires. Depuis les recherches de Gilles Kepel sur « l’islam des banlieues », c’est aujourd’hui un des sujets d’études les plus payants dans le domaine académique. Pour lancer une carrière en lui insufflant un élan exotique, sur des airs de safari. Pour ces universitaires, l’ « islam de France » est bel et bien une carrière.

Alexandre Piettre ne nous a évidemment pas prévenus de l’exploitation qu’il était en train de faire de nos parcours, de nos vies. Une fois la supercherie découverte, nous avons eu accès à son « analyse » nous concernant : nous y sommes traités de manière caricaturale comme de simples objets. Des objets tout justes bons à être couchés sur le papier pour servir la « pensée » d’intellectuels blancs qui théorisent avec assurance depuis leurs salons, à l’aide de concepts fumeux, nos souffrances et l’oppression que nous subissons.

Dans ses travaux, nous sommes réduits à être soit « salafiste », soit « soufi », avec tous les stéréotypes que cela implique du point de vue d’une personne telle que Piettre. Nous y sommes dépossédés de nos histoires, de nos luttes, de nos existences. Nous n’y sommes que des cobayes qu’on décrit pour appuyer ce que tel ou tel chercheur a voulu démontrer au sujet des luttes politiques dans les quartiers.

Nous tenons aussi à dénoncer, ce qui nous semble plus grave encore, l’échange de bons procédés à l’œuvre entre une élite indigène, formée de membres fondateurs du PIR, et Alexandre Piettre. D’un côté, une élite immigrée « halalise » l’universitaire-pilleur auprès de jeunes habitants d’un quartier. De l’autre, l’universitaire-pilleur valorise dans son étude cette élite immigrée, décrite opportunément comme étant la source de la Lumière que ces jeunes de quartier diffusent docilement sur le terrain, dans leur quartier. Cette élite immigrée trouve ainsi un accès privilégié au milieu universitaire blanc, auquel elle aspire tant. C’est pour elle l’occasion d’être citée dans un maximum de travaux universitaires comme une référence idéologique. Une référence crédible, qui se prévaut d’un ancrage « de terrain », « authentique », qui suscite l’admiration et la convoitise des intellectuels blancs.

Le procédé est donc simple : une élite immigrée remercie Piettre. Piettre remercie en retour cette élite immigrée. Le tout, bien entendu, aux dépends des jeunes de quartier.

Comme souvent dans l’histoire des mouvements de l’immigration, nous sommes confrontés à ces universitaires-pilleurs, qui bâtissent leur carrière sur le vécu et la misère des immigrés. Dans leurs « travaux », nous ne sommes que de vulgaires objets d’études. Nous sommes réduits à la fonction d’illustration ou de témoignage, laissant le soin de l’analyse à ces chercheurs qui pensent comprendre les oppressions que subissent les opprimés mieux que les opprimés eux-mêmes.

Dorénavant, nous nous fixons comme exigence politique majeure, le devoir de vigilance face aux pilleurs et à leurs relais. Ainsi que le devoir d’échanger et d’informer au sein de la communauté pour contrer ces parasites opportunistes.

Nous n’accepterons pas que nos vies soient caricaturées et vendues, que nos luttes soient confisquées.

Avis à Alexandre Piettre et à tous les autres universitaires-pilleurs : réorientez votre carrière ! Allez, par exemple, enquêter au sein du milieu universitaire blanc. Manipulez-les. Mentez-leur. Pillez-les et faites-nous des retours, pour que nous sachions comment fonctionnent les dominants.

Mais nous savons et déplorons que vous n’alliez jamais piller dans ce sens là.

En attendant, nous vous interdisons de venir faire les rapaces dans nos quartiers.

A l’affût de nos vies, pour en faire votre beurre.

Bagnolet, le 05 décembre 2012.

Nemane Amraoui et Youcef Brakni.

Membre du Groupe des Associations de Bagnolet (G.A.B.)

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7 Commentaires

  1. Pingback: La guerre révolutionnaire | ninachani

  2. masrwatouness

    Attitude dégoûtante que celle de se croire si supérieur aux peuples colonisés qu’on peut instrumentaliser leur confiance, voire leurs croyances pour les passer au crible de l' »analyse » ou accroître son emprise dominatrice; se croire si superbement intelligent que s’arroger le droit de les « disséquer » ou les objectifier sans avoir à répondre des tenants et aboutissants moraux de la situation.

  3. Le lien audio ne fonctionne plus. C’est voulu ?

  4. Jusqu’aujourd’hui ce lien audio ne fonctionne toujours pas

  5. Euh chez moi ça fonctionne. Étrange…

  6. Je parle plutôt de l’entretien avec moi.

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