La Metché

Chûte de la Metché près de Bafoussam

Chûte de la Metché – photographie : ninachani

Dans tout massacre de masse, la question qui se pose inexorablement aux organisateurs est la question des corps. Comment se débarrasser des personnes assassinées, qu’elles soient à l’état de cadavre ou pas encore?

Les Allemands, avec leur sens de l’organisation, avaient résolu le problème de la mise à mort avec les chambres à gaz (et la participation active des industriels de la chimie, spécialité bien allemande) et se débarrassaient des corps en les incinérant.

En Algérie dans la région de Guelma en 1945, les Français ont parfois utilisé des fours à chaux pour réduire en cendre les cadavres de la population massacrée ce qui donnait malgré tout un petit air de déjà vu au sortir de la 2ème Guerre Mondiale. Dans les gorges de Kherrata à la même époque ils déversaient dans l’eau les corps empilés dans les camions bennes.

Le moins coûteux est de profiter du milieu naturel proche : pas de fosse commune à creuser, pas de chaux vive à utiliser. Dans l’Ouest Cameroun un des endroits idéals était donc la chute de la Metchié qui a une hauteur et un débit suffisant pour emporter et faire disparaître sans laisser de trace de nombreux opposants préalablement torturés dans les prisons de la région. Les gendarmes français arrivaient sur place avec les personnes dont il fallait se débarrasser et les poussaient tout simplement du haut des chûtes où ils ne pouvaient évidemment pas survivre.

Une nuit de septembre 1959, Jacob Fossi (un de ses noms de lutte), militant upéciste qui avait été arrêté quelques années auparavant, est amené sur place avec d’autres personnes à éliminer. Le gendarme Houtarde est un des fonctionnaires français chargé de l’opération. Il ne reviendra pas, tout comme Jacob Fossi. Ce dernier, se sachant condamné, tenta le tout pour le tout et faisant mine d’avoir des révélations de dernière minute à confier, emporta le gendarme dans sa chute. Suite à ce fait non prévu, l’administration coloniale décidera de recourir à d’autres méthodes à partir de cette date. Dans le livre Kamerun, à la page 354 est cité un extrait du Journal de Marche et des Opérations (JMO) de la gendarmerie qui signale la mort du gendarme Houtard : » disparu dans la rivière Metchié à 0h30 au cours d’un service de nuit ».

Je suis allée sur place avec Louise Mekah, fille de ce militant courageux. Elle vit maintenant en France. Après l’avoir interviewé sur ses souvenirs de petite fille elle a accepté de m’accompagner sur place pour prendre ce lieu chargé de mémoire en photo. Elle a, cette année, décidé de mettre en musique son histoire sous le nom de Mouen Fokouinse et tourné un clip relatant les conditions de la disparition de son père.

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2 Commentaires

  1. C’est terrible parce que tout d’abord en regardant cette photo, je me suis dit : « Cette chute est superbe (la photo aussi), les couleurs sont belles, la végétation luxuriante… » mais j’avoue qu’avec ces explications, ça laisse un malaise certain.

    • Le lieu est impressionnant. Mais tu pointes du doigt une question importante pour les photographes : peut-on esthétiser des lieux où ont été perpétrés des actes horribles et si oui dans quel but?

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