Adlène Hicheur : suite

J’avais édité un premier article après la condamnation d’Adlène Hicheur en mai : voir ici.

Adlène Hicheur a été libéré le 15 mai 2012. Il n’a pas fait appel (il avait 10 jours après sa condamnation pour prendre sa décision). La justice est ainsi faite que s’il avait fait appel il n’aurait pas pu bénéficier des mesures de remise de peine qui font qu’il a pu sortir ce 15 mai. Logique toute relative! Dans les procès sans preuve et quand ni l’État ni la justice ne veulent qu’il y ait d’appel ou demande éventuelle de dédommagement au cas où la peine prononcée ne recouvrirait pas entièrement la durée passée en détention préventive, on fait un « savant » calcul qui sert à ce que l’individu soit libérable et qu’en même temps le temps qu’il a passé en prison soit justifié par la condamnation.

Affaire close n’est-ce pas, circulez il n’y a plus rien à voir! Comment Adlène Hicheur, de toute façon, pouvait-il se dire qu’il aurait eu quoi que ce soit à gagner d’un nouveau procès quand on lit ici et là la façon dont tout a été instruit à charge.

Le rendu du jugement est disponible ici.

Un extrait du blog de Dominique Boutigny, ancien directeur de thèse d’Adlène Hicheur, qui relate l’annonce du verdict :

L’énoncé du verdict n’a duré que quelques minutes, la Présidente Rebeyrotte ne s’est pas donné la peine de parler dans le micro et a très rapidement marmonné qu’Adlène Hicheur était coupable du délit de « participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un acte de terrorisme » et qu’en conséquence il était condamné à cinq ans d’emprisonnement dont un an avec sursis, qu’il était maintenu en détention et que l’ensemble des scellés seraient saisis (comprendre: confiscation du matériel informatique et des 15 000 € d’argent liquide trouvés au moment de l’arrestation). Après avoir expliqué en trente secondes ce que signifiait l’année de sursis sur le plan pénal, la Présidente a quitté très rapidement la salle d’audience. L’assistance s’est alors figée un instant, attendant que quelque chose se passe… certains ont demandé à leur voisin de répéter ce que la Présidente avait dit car ils n’avaient pas réussi à entendre son marmonage. L’un des membres du comité de soutien viennois  s’est offusqué à haute voix de cette façon de faire, de cette manière de balancer un verdict implacable qui va sceller l’avenir d’un homme, puis de repartir en rasant les murs… Tout le monde était debout, sonné et incrédule.
L’avocat a dû courir après la Présidente pour lui demander une autorisation pour qu’Adlène Hicheur puisse embrasser son père et ses frères, ce qui fut fait avant que les gendarmes ne reconduisent Adlène en cellule. Nous sommes restés de longues minutes à attendre que quelque chose se passe, à espérer au fond de nous-même que la Présidente revienne et dise que non, finalement il était acquitté… mais non bien sûr… le jugement était là, implacable, irrévocable (sauf appel) et incompréhensible.

La phrase de conclusion de Dominique Boutigny :

Vous qui me lisez, prenez garde à vos écrits, prenez garde à vos courriels, et finalement prenez garde à vos pensées. Une justice d’exception a été instaurée en France et elle a tout pouvoir.

Je tiens à revenir sur deux choses également. Tout ce qui avait été saisi pour les besoins de l’enquête donc entre autres 15 000 € en liquide trouvés lors des perquisitions (somme que l’intéressé devait utiliser pour acheter un terrain à Sétif en Algérie, ce qui a été prouvé lors de l’enquête grâce aux papiers officiels concernant le terrain là-bas) et toutes les données, matériel informatique ne seront pas rendus. Je cite Adlène Hicheur :

La saisie de l’argent liquide c’est du vol institutionnalisé, la saisie de mon matériel informatique un assassinat intellectuel. J’avais des centaines d’heures de travail dessus ! Des idées, des articles, des cours, des données scientifiques…

Cela revient à dire que, d’une part, à l’injustice caractérisée, l’État ajoute le délit de vol de 15 000 € (ce qui est  une somme conséquente) afin d’humilier davantage la victime ainsi spoliée. D’autre part, ne nous leurrons pas sur la volonté de leur part de compromettre la reprise des recherches d’Adlène Hicheur en ne lui restituant pas ses données informatiques. Le but est de briser un homme et d’entraver tout retour à une vie professionnelle brillante et à un statut intellectuel qu’ils refusent. Un arabe brillant intellectuellement, reconnu par la profession et ses pairs et, qui plus est, qui se met à avoir des pensées qui vont à l’encontre du patriotisme français, c’est trop pour eux ! Pour reprendre la rhétorique américaine, Adlène Hicheur c’est « l’anti-Oncle Tom » et donc pour le système français il est à éliminer si l’occasion se présente. Si Adlène Hicheur avait utilisé une tribune médiatique pour louer la République Française et ses vertus d’intégration, d’anti-racisme et d’universalisme en termes de droits de l’homme, jamais tout ça ne lui serait arrivé.

C’est aussi pour ça que je vais faire le lien avec ce qui me semble pour moi la violence suprême de toute cette histoire. Dans le jugement figure cet incroyable paragraphe (voir page 45 du pdf en lien un peu plus haut) :

Au cours des débats d’audience, Adlène HICHEUR a employé plusieurs fois le terme d' »humiliation » et l’on sent, à travers les messages de cet homme intelligent et fier, la douleur d’appartenir à un peuple qui a effectivement été colonisé pendant deux siècles par des représentants de son pays d’accueil et d’adoption ainsi que la difficulté à surmonter cette antinomie. Le Tribunal ne peut de même ignorer qu’Adlène Hicheur est né à Séfif, ville de triste mémoire, ce qui n’a pu que renforcer son sentiment d’injustice, d’humiliation devant le sort réservé à ses pères

Ma première réaction fut une réaction de colère spontanée et instinctive. Puis j’ai réfléchi au procédé utilisé. Analysons rapidement les termes. D’abord « fier ». C’est un terme très spécifique quand on l’applique aux descendants de colonisés, dans le même genre on trouve aussi « arrogant » mais qui est l’étape suivante généralement et qui a tendance à être de plus en plus connoté donc à l’utilisation difficile, surtout dans des contextes médiatisés. Donc Adlène Hicheur est fier. Tiens donc. Parce qu’il n’avoue pas? Parce qu’il n’accepte pas la fausse rhétorique accusatrice qui tente de le faire passer pour un terroriste? Parce qu’il ne courbe pas l’échine? Surtout parce qu’il ne reste pas à sa place ! Et en plus il ne remercie pas ! Son attitude depuis le début de cette histoire n’est pas celui de l’arabe reconnaissant de sa réussite. Et ça c’est le crime que ne pardonne jamais la République. À la limite, on veut bien qu’avec ta tête de bronzé tu réussisses  (c’est toujours bon qu’il y en ait quelques uns, ça permet à tous ceux qui sont derrière d’espérer) mais bon, faut pas non plus faire croire que c’est grâce à toi, hein?

Arrive alors à ce moment du paragraphe l’évocation de l’origine d’Adlène Hicheur : l’Algérie. L’Algérie qui a été colonisée pendant « deux siècles » est-il écrit. Bon, d’abord c’était 132 ans, mais on n’est plus à quelques années près apparemment. Le but est avant tout de rappeler qu’Adlène Hicheur c’est un fils ou petit fils de colonisé, d’indigène. Que les choses soient claires ! Le mec est physicien au CERN de Genève en physique des particules : on peut difficilement faire plus prestigieux quand même donc pour le pouvoir il faut le remettre à sa place.
Et ce sur quoi on appuie c’est que les maîtres de ses ancêtres c’étaient les Français. Non mais, faudrait quand même pas oublier le principal ! Et ça va beaucoup plus loin ensuite quand que le texte parle de  la France comme son pays d’accueil et d’adoption. Accueil et adoption : c’est très touchant à vrai dire! On imagine la gentille et douce France accueillir à bras ouverts le petit Adlène (je ne sais du reste pas à quel âge il est arrivé) et le couvrir de bisous tout plein, dans une relation pleine d’amour (de la part de la France uniquement, ça va sans dire, sinon le méchant Adlène il se serait pas retrouvé devant le tribunal). Mais le problème c’est que comme la France elle avait été un peu méchante à Sétif avant, et bien Adlène ça lui a fait des drôles de trucs dans la tête. C’était an-ti-no-mi-que! Pour ceux et celles qui sont toujours là je vous file la définition d’antinomie (terme utilisé dans le jugement) : « Opposition, quelquefois contradiction, réelle ou apparente, entre deux idées, deux principes, deux lois, etc. » Les deux lois, si on comprend bien, ça serait donc la méchante colonisation, Sétif tout ça, et de l’autre la bonté de l’accueil français vis-à-vis des immigrés. En fait si je comprends bien, Adlène il a été tellement émerveillée par l’amour de la France à son égard quand il est arrivée qu’il savait plus où il en était et c’était trop dur à surmonter. C’est marrant, cette bonté de la France y a pas un arabe ou un noir qui est arrivé en France depuis des décennies (avant j’étais pas née) qui m’en a parlé : des ingrats eux aussi c’est sûr! En lieu et place d’antinomie, ils sont juste conscients que la façon raciste dont ils sont traités est la parfaite continuité de cette même colonisation.

Dans le compte rendu, ils oublient un peu que le mec dont ils sont en train de parler et qui selon eux devrait la remercier la France, il vient à ce moment même de se manger 5 ans de condamnation avec une tripotée de harcèlements psychologiques et physiques alors que son dossier est vide puisqu’il n’a fait qu’échanger des mails pas gentils envers son pays « d’accueil » (c’est peut-être la crise de l’adolescence, même avec des parents aimants, ça arrive). Bon, moi des mails pas gentils sur la France j’en échange toutes les semaines, mais c’est vrai que j’ai pas le même profil et j’ai déjà eu le bon goût de naître ici et d’avoir un nom bien français. Adlène Hicheur vient tout simplement d’écoper d’une condamnation politique de la part d’une justice raciste (dans une certaine continuité d’un rapport colonial).

Mais ce qui est vraiment étonnant dans cette histoire c’est que ce rapport colonial n’est pas resté en sous-main comme on l’aurait pensé. Généralement cela reste du non-dit, opérant mais non formulé. Ici il a fallu que cela soit écrit noir sur blanc dans le jugement. C’est extrêmement violent. Finalement, le jugement présente la condamnation comme une faveur (apparemment le sursis d’un an en plus des 4 fermes) eu égard aux souffrances coloniales de ses ancêtres, tout en lui rappelant au passage que ses ancêtres avaient un statut d’indigène, et ça fait trois humiliations pour le prix d’une!! C’est même eux qui le répètent : « humiliation », « sentiment d’injustice et d’humiliation » : si on voulait bien lui faire sentir qu’il doit se sentir humilié on ne ferait pas autrement.
Mais tout ça est gravé dans l’histoire de la justice et il appartient à chacun et chacune de nous d’en tirer les conclusions qui s’imposent, au cas où ça ne serait pas déjà fait évidemment.

J’ai un très fort souhait pour ma part, c’est d’espérer qu’Adlène Hicheur ait encore la force, le courage, la possibilité de retrouver son travail et de continuer envers et contre tout ses recherches.

Cet article avait été à la base suscitée par l’interview « J’étais le pigeon providentiel » accordée par Adlène Hicheur au site Owni. Allez la lire, c’est intéressant d’avoir ses propres réponses.

Quelques liens sur mediapart.

Le site du comité international de soutien.

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