Mohamed Bourouissa

Dans la veine art et politique, j’ai découvert le travail de Mohamed Bourouissa il y a quelques années et j’ai été scotchée par ses photographies aussi bien par la forme que par le fond, par leur sens artistique que par leur positionnement politique. La série par laquelle j’ai découvert son travail s’appelle Périphéries. Les photographies ont été réalisées entre 2005 et 2008. Elles ont pour contexte la banlieue, l’autre côté du périph’, endroit où l’artiste a grandi. Mais pour une rare fois, cet univers n’est pas caricaturé et n’a pas pour but de montrer l’exception. S’y déploient des habitants qui se côtoient, échangent, parfois s’affrontent. Ces halls d’immeubles, cours des cités et parkings, endroits stigmatisés s’il en est, sont ici le théâtre de scènes minutieusement travaillées. Les photographies sont le résultat d’un gros travail de repérages avec les acteurs et habitants de lieux que Mohamed Bourouissa connaît bien. Les mises en scène lorgnent du côté de la peinture de par leurs références classiques ou la force des lignes qui les composent.
C’est un travail intelligent, fourni, complexe, construit et remarquablement dense. Souvent l’instant photographié est un moment de tension entre des personnages, qui met en exergue des rapports de force. Ce n’est pas un travail qui a un but documentaire mais le gros travail de composition effectué rend bien plus palpable la réalité de ces Périphéries que n’importe quel pseudo reportage télévisé. Surtout, le but est autre, et la remise en question des rapports de domination et du discours sur les cités populaires reléguées socialement est inscrite dans sa démarche et fait du bien en ces temps où l’art n’échappe évidemment pas (pourquoi en serait-il autrement?) à la grande entreprise nationale de dévalorisation, de mépris et de stigmatisation de tout ce qui concerne de près ou de loin les quartiers populaires et ses habitants d’autant plus quand ils sont issus de l’immigration coloniale.
La première photo de la série que j’ai découverte se nomme La République et a des liens évidents avec La Liberté guidant le peuplede Delacroix. Je la trouve un peu à part dans la série, un peu comme si elle en était le point de tension culminant. Tout y est calculé et mis en scène : le mouvement, la lumière, la foule. C’est une République contemporaine qui prend racine où se trouve le peuple, puisque telle était le but de Delacroix : montrer le peuple en action, en révolte. Aujourd’hui le peuple de France il est là, en périphérie. Il est en mouvement et il est mis en image par Mohamed Bourouissa. Le tableau de Delacroix avait pour cadre les trois journées du soulèvement populaire parisien contre Charles X les 27, 28 et 29 juillet 1830. La République de Bourouissa est de 2006, un an après les émeutes de 2005 qui ont eu lieu dans les quartiers urbains et populaires où cette série s’enracine.

« La République » de Mohamed Bourouissa

"La liberté guidant le peuple" de Delacroix

La liberté guidant le peuple de Delacroix

Les autres images de la série s’attachent plus au quotidien, aux relations entre les gens. J’adore sa façon de diriger le regard de celui qui découvre la photo en prenant pour titre ce qui peut sembler un détail mais qui, de par cette mise en lumière et de par la façon dont l’image est organisée autour de ce point, devient du coup le « punctum » de l’image (concept développé par Roland Barthes dans La Chambre claire).

La Main

La Fenêtre

Enfin, deux de mes préférées de la série, aux titres si signifiants sur les rapports entre ces Périphéries et la société française :

Le Miroir

L’Impasse

Des propos de Mohamed Bourouissa sur son travail :

Si je pars d’une base sociale, mon travail est pourtant d’ordre plastique fonctionnant sur une géométrie émotionnelle. C’est un placement et une organisation de la tension dans l’espace qui est mise en avant. Elle met en scène la banlieue en tant qu’objet conceptuel, artistique dans des situations qui d’ordinaire seraient du ressort du photo-journalisme. En démontant les clichés de ce sujet, je traite de la problématique du rapport de force et pose la question de la mécanique du pouvoir.

D’autres photos de la même série sur le site de la galerie Yossi Milo
Une interview  très intéressante (en deux parties : la deuxième ici) de Mohamed Bourouissa sur cette série et sur d’autres travaux (y compris vidéos) où on comprend bien sa démarche artistique et politique dans la façon dont il met en évidence et subvertit les rapports de domination dans lesquels s’insèrent les personnes qu’il photographie ou filme. Ses propos mettent en évidence la cohérence et l’exigence de sa démarche.

Publicités

3 Commentaires

  1. christine

    Ben alors tu n’envoies plus rien ??

  2. Pingback: Mohamed Bourouissa, suite | ninachani

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s